A chaque redécoupage électoral, c’est la même chose. Le pouvoir en place est accusé de mauvaises intentions : remodeler la carte électorale à son avantage. Un « tripatouillage » discret, des coups de ciseau bien placés, histoire d’assurer ses arrières et rendre plus difficile l’élection d’élus de l’opposition. La gauche au pouvoir ne coupe pas à l’accusation. La droite a dans le collimateur le texte de Manuel Valls sur le nouveau mode de scrutin binominal paritaire pour les futures élections départementales. Si le nombre de conseillers départementaux restera le même, les 4055 cantons seront divisés par deux… et redécoupés.
Manuel Valls dément toute volonté de tripatouillage. « Chaque conseil général et chaque président de conseil général sera consulté. Ce sera propre », affirme le ministre de l’Intérieur à publicsenat.fr. Des conseils généraux qui sont dans leur majorité détenus par la gauche. Il ajoute que « les grand élus seront aussi consultés ». « Le reste, c’est de la politique politicienne », balaye-t-il.
« Ce n’est pas un découpage qui fait un résultat »
Le Monsieur redécoupage du ministère de l’Intérieur s’appelle Yves Colmou. Ancien chef de cabinet de Michel Rocard à Matignon puis de Lionel Jospin, quand il était premier ministre, c’est à lui que revient la tâche de superviser la nouvelle carte électorale. « L’intention de Manuel Valls est de faire un redécoupage le plus incontestable possible, le plus proche des bassins de vie, de la carte de l’intercommunalité, des reliefs, de l’insularité. Il n’y a pas de motif de gains politique à court terme », assure le conseiller. Et d’ajouter : « Sur le fond politique, ce n’est pas un découpage qui fait un résultat ».
A partir des « avis » récoltés par les préfets auprès des présidents de conseilles généraux et « des principaux élus de chaque département », « le bureau des élections du ministère fera une proposition, soumise à l'avis des assemblés départementales, puis soumise à celui du Conseil d’Etat. Son contrôle ne sera pas formel », précise Yves Colmou, qui souligne que les consultations n’ont « pas commencé ». Au final, 98 décrets seront déposés, un par département. Voilà pour la mécanique.
Le projet de loi du gouvernement prévoit un rééquilibrage démographique des cantons. Les deux tiers d’entre eux datent de 1801 et les disparités sont parfois très grandes. « Quelle égalité entre territoires quand le rapport peut atteindre 1 à 47 entre cantons ? Et dans 18 départements, un rapport de 1 à 20 ? », a demandé le ministre de l’Intérieur dans l’hémicycle du Sénat. Il conclut qu’« un redécoupage global de la carte cantonale s’impose ». La population de chaque nouveau canton pourra varier de + ou – 20 %, selon le texte du gouvernement, pour tenir compte des zones rurales moins peuplées. Jusqu’ici tout va bien. C’est sur les frontières des nouveaux cantons que les choses se tendent.
« Le gouvernement ne choisirait pas une option qui favoriserait la droite »
Derrière la volonté affichée d’un découpage « propre », la tentation est pourtant grande d’y regarder à deux fois. Il n’est pas interdit d’être malin… « On peut être intelligent tout en favorisant l’intérêt général », glisse un proche du ministre. Se prépare-t-il un tripatouillage léger et à la marge ? Sous couvert d’anonymat, un sénateur PS, président de conseil général, reconnaît que le futur découpage pourrait bien ne pas se faire au hasard. « Il n’y aura pas de coup de ciseau. Il y aura une cohérence par rapport aux territoires, aux intercommunalité. Mais entre deux options, le gouvernement n’en choisirait pas une qui favoriserait la droite… » lâche ce sénateur socialiste. Il ajoute : « Pasqua avait pris des options très caricaturales politiquement. Là, c’est plus fin. Ce n’est pas du charcutage. On serait trop attaquable. C’est de la dentelle ».
La dentelle, on connaît bien dans le Nord. Une spécialité de la région. Selon Jean-René Lecerf, sénateur UMP du département, le tripatouillage est déjà à l’œuvre chez lui. « Par exemple, on parle du canton d’un collègue, maire et conseiller général de droite. Il va être rattaché à un autre canton de même sensibilité politique. C’est une manière d’éliminer un conseiller général d’opposition et de conforter un conseiller général de gauche dans l’autre canton ». Autre exemple donné par Jean-René Lecerf : « Selon un article paru dans La Voix du Nord, une carte du futur redécoupage circule déjà. Un immense canton, réunissant 60 communes, est prévu, au détriment d’une zone rurale. On voit qu’avec 5 cantons de droite, on n’en fait plus qu’un. On aurait pu en faire deux ». Le quotidien régional parle dans son article « d’un document de travail confidentiel sur lequel des techniciens et des élus du Parti socialiste planchent depuis des semaines ». « Quatre cantons ne devraient plus échapper à la gauche, sauf tsunami bleu », ajoute La Voix du Nord.
« Pas de charcutage possible »
A gauche, on récuse toute velléité de mettre des coups de ciseau mal intentionnés. « Il n’y a pas de charcutage possible sur les cantonales. C’est un enjeu local. Sur les législatives par contre, l’UMP sont des experts », répond Didier Guillaume, vice-président PS du Sénat. En son temps, la gauche accusait la droite de préparer un charcutage avec les redécoupages Pasqua puis Marleix. « L’accusation que porte la droite est classique », minimise Bernard Cazeau, sénateur et président PS du conseil général de Dordogne. « Il n’y a qu’un esprit pervers qui puisse imaginer qu’on puisse favoriser tel ou tel camp », lance Yves Rome, sénateur et président PS du conseil général de l’Oise. Il ajoute : « Je comprends que certains, qui considèrent que le conservatisme avait un avantage, s’indignent ».
Le nouveau redécoupage favorisera les villes. « Il y aura une évolution sociologique logique. Le rééquilibrage se fera très fortement au profit des élus urbains. Quelle que soit la formation politique », explique Yves Colmou. La droite, traditionnellement mieux implantée dans les zones rurales, pourrait donc y perdre. C’est en tout cas la crainte de plusieurs élus d’opposition, comme le sénateur centrise (UDI) Hervé Maurey, qui voit dans le nouveau mode de scrutin « un très mauvais coup pour la ruralité ». Et donc la droite. Pas si simple répond le conseiller : « Les villes à gauche, ce n’est pas toujours le cas. On trouve des exemples dans l’autre sens ». « C’est une caricature », confirme Claudy Lebreton, président PS de l’Association des départements de France. « Penser que la ville est à gauche et le monde rural à droite, c’est terminé », selon le président du conseil général des Côtes-d'Armor.
« C’est vrai que vous pouvez jouer sur la frontière »
Claudy Lebreton, qui a vu Manuel Valls à deux reprises pour échanger sur le texte, a commencé à regarder les choses de près dans son département. Le conseiller Yves Colmou affirme pourtant que rien n’a commencé. « Sur 52 conseillers généraux, 40 sont de gauche. Selon le projet de redécoupage, les équilibres seront respectés. Ça fait même un peu plus de siège pour la droite », assure Claudy Lebreton.
Mais il ne nie pas qu’il puisse y avoir quelques tentations. Si le ministère de l’Intérieur respectera les logiques locales pour le contour des nouveaux cantons, le tracé des frontières ne sera pas anodin. Le diable se niche toujours dans les détails. « C’est vrai que vous pouvez jouer sur la frontière. Si l’ont fait passer une petite commune de 500 ou 1000 habitants d’un côté ou de l’autre, ça peut jouer à la marge », reconnaît Claudy Lebreton. Il a cette formule : « L’homme est l’homme. Il est malin, il peut être tenté… Mais je dis à ceux qui sont dans cette philosophie, méfiez-vous, ce n’est pas un mode de scrutin qui évite les changements politiques ». S’il n’évite pas les grandes alternances électorales, il peut au moins consolider quelques sièges et renforcer l’inertie. De quoi freiner un peu le mouvement menant au basculement d’une majorité.
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